L'animal Chirac
Patrick Rotman n'a une nouvelle fois pas failli a sa réputation de maître ès documentaire. Sans tomber dans l'hagiographie - le ridicule l'aurait en ce cas menacé au regard du sujet choisi ! - ni verser dans la critique partisane, notre homme a retracé avec brio et mise à distance le parcours du fauve Jacques Chirac, "chevalier de l'opportunisme" selon les termes mesurés et si bien choisis de Raymond Barre.
Ce qui frappe après le visionnage de cette biographie télévisée, c'est le peu de place que prend l'exercice du pouvoir par Chirac et pour tout avouer (d'autant que le reportage le démontre implicitement sans s'apesantir) le peu de traces que ledit exercice - 12 ans tout de même ! - laissera dans l'Histoire de notre pays.
Il faut bien dire que ce qui intéresse, ce qui motive Chirac, c'est la conquête perpétuelle du pouvoir et c'est en cela qu'il est un redoutable animal politique, jamais rassasié, toujours à l'affût de la reconnaissance et des honneurs de la fonction suprême à laquelle il n'a jamais cessé d'aspirer. Et dans cette optique, tous les coups sont permis. Mentir, manipuler, trahir : telle est la sainte trinité mise en application par notre homme pour parvenir à ses fins. Un cursus honorum pour lequel on ne compte même plus les voltes-face idéologiques, les contradictions théoriques ou les exécutions politiques, pour autant d'amis abandonnés. Sur ce dernier point, il est tout de même fort de café de voir qu'un type comme Chirac n'a jamais pardonné le ralliement de Sarkozy à Balladur en 1995 alors que ce même Chirac n'a pas hésité à "tuer" politiquement Chaban-Delmas, Giscard d'Estaing (appeler à voter Mitterrand contre ce dernier pour les élections de 1981, c'est tout de même costaud !), Barre et Balladur. Bonjour la rancune déplacée, chapeau bas l'artiste !
On retiendra en outre qu'une fois parvenu à ses fins, notre homme ne sait trop faire de ce pouvoir qu'il a tant souhaité mais qu'il ne sait guère exercer, faisant fi des promesses passées - ah, cette fameuse "fracture sociale" piquée au sociologue Emmanuel Todd que lui même a piqué à l'historien Marcel Gauchet - toujours prêt à changer de chemise quand cela l'arrange. Un président mal conseillé, capable de dissoudre son camp et de s'auto-dissoudre pour le reste d'une première mandature plombée par les années Juppé, le fils préféré.
Et quand l'exercice du pouvoir n'est pas plombé par une pratique gouvernemantale à mille lieues des promesses électorales, elle apparaît vite obscurcie par une farandole d'affaires plus conpromettantes les unes que les autres : HLM, emplois fictifs, frais de bouche, billets d'avion à l'oeil. Et Chirac de prôner à l'approche de 2002 le slogan "impunité zéro". On le sait, on le vérifie une fois de plus, le personnage ne manque pas d'air et de culot mais qui mieux qu'un délinquant des hautes sphères pour s'adresser à d'autres délinquants ? En tous les cas, la présidence est un poste merveilleux pour se prémunir de toute menace judiciaire, de même qu'elle autorise d'assécher le cours de la justice, lentement mais sûrement.
Le coup de de grâce est donné en 2002 : voir que cet énergumène discrédité jusqu'à l'os profite de la médiocrité flagrante d'une campagne pour récolter 82 % des voix et n'en faire par la suite qu'à sa tête pour continuer au rythme du monarque globe-trotteur prêchant la bonne parole à qui l'a déjà trop entendu.... Tout ceci est abracadabrantesque, je vous le concède !