Honte de la République (2)
Tout le monde sait que l'Abbé Pierre a lancé son célèbre appel à l'hiver 54, le 1er février très exactement, en faveur des mal-logés et autres oubliés de la société d'alors. Je pense qu'il est opportun de rappeler le contenu exact de ce qui fut alors énoncé sur les ondes de Radio-Luxembourg :
Mes amis, au secours... Une femme vient de mourir gelée cette nuit à 3 heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant hier, on l'avait expulsée. Devant leurs frères mourant de misère, une seule opinion doit exister entre les hommes : la volonté de rendre impossible que cela dure. Je vous en prie, aimoins-nous assez tout de suite pour faire cela. Que tant de douleur nous ait rendu cette chose merveilleuse : l'âme commune de la France, merci ! Chacun de nous peut venir en aide aux sans-abri. Il nous faut pour ce soir, et au plus tard pour demain : 5000 couvertures, 300 grandes tentes américaines, 200 poêles catalytiques. Grâce à vous, aucun homme, aucun gosse ne couchera ce soir sur l'asphalte ou les quais de Paris. Merci.
Ce que l'abbé Pierre a dit en ce 1er février 1954, il pourrait très bien - et cela est fort regrettable pour un pays dit "développé" comme le nôtre - le redire le 1er février prochain, tant la situation perdure, tant l'inertie des pouvoirs publics est criante sur le sujet. Est-il encore normal de mourir de froid, en France, en 2006 ? Est-il normal de ne proposer aux SDF et mal-logés que des foyers d'accueil où la plupart d'entre eux refusent de coucher tant la promiscuité, la violence gratuite, le vol sont de règle et qu'il faut, dès l'aurore, retrouver la froilure du jour naissant ? Mais quand rien ne "vaut" une tente sur les bords de Seine.....
Chirac, qui fait mine de découvrir cette situation là après douze années de présence à l'Elysée, nous joue sa partition favorite, celle de l'effet d'annonce. L'agité de Corrèze en fin de règne souhaite faire du droit au logement un droit opposable... La belle affaire ! Le SDF aurait donc ainsi, à plus ou moins brève échéance - le long terme part gagnant, qu'on se le dise ! - la possibilité de poursuivre en justice l'autorité publique fautive... On voit le SDF s'atteler à une telle tâche, arpenter la salle des pas perdus de chaque tribunal compétent, lui qui n'aspire qu'à trouver un logement, disposant parfois déjà d'un emploi !
Qu'on ne s'arrête point là ! Je guette le candidat potentiel pour 2007 - Sarko a la faveur de mes pronostics - se lancer dans un grand discours sur le droit à l'emploi opposable, le droit à la sécurité opposable...Oui, pourquoi s'arrêter en si bon chemin, ? Convertissons-nous au droit opposable et sur tous les sujets, amen ! En matière de démagogie pré-électorale, notre Ve République en a vu d'autres, qu'on se le dise !
Mais pour en revenir à celles et ceux qui ont plus affaire à l'asphalte qu'à une bonne couette, il serait intéressant que notre cher président précise les bas-fonds de sa pensée. Oui, quelle autorité serait jugée responsable en cas de condamnation ? L'Etat, la région, le département, la ville ? On ne doute pas de l'empressement de chacune de ces entités à se porter garante d'une telle visée électoraliste ! Et pour celles et ceux qui seraient venus à bout de leur marathon judiciaire certifié conforme "droit opposable", où les placerait-on, à l'hôtel, aux frais de la princesse ?
Trève de plaisanteries ! La France a surtout besoin que ses dirigeants construisent les logements sociaux que les différentes associations - dont Emmaus - demandent depuis des décennies. Et qu'ils se construisent de façon effective ces logements, pas que tel ou tel ministre en charge - de près ou de loin - de ce dossier fanfaronne avec des chiffres qui relèvent plus du projet que de l'édification effective. "Merci" que l'abbé leur dirait...
